Vieillarde, moi?

(Arte: Eudaldo Sobrinho)
Luci Afonso

Lundi matin. Je termine les courses à Extra et me dirige vers la caisse. J’ai deux caddies pleins. J’ai mal aux pieds. Il faut encore passer em caisse, payer, emballer, mettre tout dans le coffre de la voiture, monter les paquets à la maison e tout ranger. J’ai mille choses à faire, y compris aller au travail.

Je choisis une caisse où il n’y a qu’un monsieur âgé, avec seulement quelques courses. Il a dû choisir le promotions du jour (j’ai vu dans um film américain avec Jack Lemmon, que l’une des principales occupations des retraités était de découper les bons d’achat dans les journaux et de les présenter au supermarché).

D’un seul coup, l’homme décide qu’il a besoin d’acheter du café et demande à la caissière d’attendre um instant. Nous attendons tous. Après une minute, il revient et dit qu’il a fait le tour des rayons mais n’a pas trouvé de café instantané. Il commence à se plaindre. La queue s’allonge.

Entre-temps, je demande le séparateur “prochain client” pour séparer nos courses. Sans faire attention je le place para erreur du côté “caisse fermée”. Le monsieur voit mon erreur et me fait remarquer que je dois le retourner pour éviter de causer du tort aux autres clients. Je pense alors, sans avoir le courage de le dire: “Quel vieux raseur!”

Une fois son sermon terminé, il commence à faire passer très lentement ses courses alors qu’il fait une longue déclaration de protestation sur les prix qui sont absurdes. La caissière me regarde, sourit, nous communions par la pensée.

Les courses enfin finies, je m’arrête en vitesse en face du Banco do Brasil pour prendre um carnet de chèques. Par miracle, je trouve une place. Je fais la queue devant le distributeur automatique pour finalement découvrir que l’option “chèques” est temporairement indisponible. Je sors en courant et je vois que ma voiture est bloquée para une vieille Escort em mauvais état. Je suis énervée. J’attends un peu, mais le propriétaire n’apparaît pas. Je klaxonne doucement. Personne. Le gardien du parking, comme toujours, n’a rien vu. Je klaxonne à nouveau, un peu plus fort.

Un jeune d’une vingtaine  d’années, musclé, aux bras solides et tatoués de dragons, sort de la banque, sans se presser; il est en train de téléphoner et se dirige vers l’Escort. Je m’adresse au gardien:

— Il ne faut surtout pas se presser, n’est-ce pas?

De façon à ce qu’il entende. Mauvaise idée: il m’entend e me répond bien fort:

—Qu’est-ce qu’elle marmonne, la vieillarde?

Ma vue s’obscurcit pendant quelques secondes. Ces mots m’ont prise par surprise et résonnent dans la rue, dans le parking, dans le monde: vieillarde, vieillarde, vieillarde. J’ai l’impression que tout le monde me regarde. Le jeune me regarde, avec um air de défi, prêt à se battre. J’entre dans ma voiture, apeurée, e j’attends qu’il s’en aille.

Vieillarde, moi? Depuis l’âge de 30 ans je me suis habituée à me faire appeler madame au lieu de mademoiselle, parfois par des gens beaucoup plus âgés. Souvent, lorsque je fais des courses, j’évite les gens qui m’avaient connue jeune et mince. Lors de l’exposition sur la préhistoire, au CCBB, j’ai profité de l’obscurité pour me cacher d’um ancient amoureux qui, s’il m’avait vue, m’aurait certainement trouvée beaucoup changée. Il y a seulement quelques mois, lors d’une fête, une femme ayant la cinquantaine m’a dit que je ressemblais de façon étonnante à l’une de ses tantes. J’ai eu envie de lui demander:

 —Elle est plus jeune que vous?

À l’âge de 45 ans, 5 mois e 10 jours, on vient de me traiter, pour la première fois et en public, de vieillarde. Une idée me vient à l’esprit: c’est peut-être de l’argot, cela veut peut-être dire autre chose. Qui sait? Ce serait préférable. Je consulte, pleine d’espoir, mes neveux adolescents, mais ils me confirment que vieillarde veut bien dire vieille.

Je regarde dans mon dictionnaire:
Vieux: âgé, datant, ancien, qui existe depuis longtemps; usé. Vieillarde: féminin de vieillard”.

Cela me dégoûte: pour les plus jeunes, le monde est plein de vieux raseurs et j’en fais partie. Je me souviens de l’homme du supermarché et, en silence, je lui demande pardon pour mon intolérance.


Antologia "Brésil en Scéne", Divine Edition: Paris, 2014.

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